[ Chronique ] Les tontons macoutes Souleymane Jules Diop

[ Chronique ] Les tontons macoutes
Souleymane Jules Diop Jeudi 21 Jan 2010

« Nous avons toujours une ancre qui tient ferme
aussi longtemps qu’on ne la brise pas soi-même :
c’est le sentiment du devoir »
Ivan TOURGUENIEV

Il y a longtemps que Mamadou Massaly rêvait de consécration. Il voulait figurer à la Une d’un journal, quel qu’en fût le motif. Il vient d’être servi de la plus piteuse des façons. Croyez-moi, j’ai eu le même mal que vous, à chaque fois qu’il m’a fallu prononcer le nom de ce personnage lugubre. Quand, à l’émission Sortie que diffuse Walf-Tv, il a révélé au monde entier les multiples facettes de sa bougrerie, allant jusqu’à se vanter d’avoir atteint la classe de Terminale, Abdoulaye Wade voulait s’en séparer. Mais ses pulsions intimes ont pris le dessus. Car ce qui étonne chez ce président, c’est la grande affection qu’il nourrit pour les voyous. La récente promotion de Farba Senghor, devenu de fait le patron du Parti démocratique sénégalais, a sans doute donné des idées à ce Massaly, passé de la concession Ps à celle du Pds avec les aboiements d’un chien enragé. Mais en protégeant ce cabot pyromane, Abdoulaye Wade déçoit jusque dans son propre camp. Les condamnations les plus fermes sont venues des responsables du Pds et surtout des anciens proches du président de la République. Ils ont été les premiers, quand le Ps hésitait encore, à prier pour que la Justice les débarrasse de ce dangereux parvenu. Au lieu de nuire au Parti socialiste, il nuit à son propre parti ; au lieu de nuire à Ousmane Tanor Dieng, il nuit à Abdoulaye Wade. Le pays entier s’est mis d’accord que pour une fois, ce bandit doit répondre du crime qu’il a eu le toupet de revendiquer avant de le commettre. Mais c’est à croire qu’entre Abdoulaye Wade et la pègre qui l’entoure, subsiste un pacte de sang qui transcende toutes nos lois. Sanctionner ceux qui entrent dans son sérail est au-dessus de ses forces.
Le nouveau ministre de la Justice, pour qui j’ai le plus grand respect pour l’avoir connu, ne trouvera pas meilleure occasion pour rassurer l’opinion. Amadou Sall disait lui-même que « la permanence et la stabilité des institutions commencent par une Justice qui ne fait l’objet d’aucune suspicion ». Il voulait être jugé sur ses actes, en voilà l’occasion. Sans quoi, nous devons tous désespérer de notre Justice. Cette idée que les conflits dans une République se règlent à travers les Institutions que nous reconnaissons tous, trouve sa quintessence dans ce que Weber a appelé l’Etat en tant que « monopole de la violence ».
Mais elle va aussi avec l’idée que quand le droit cesse, la nature reprend ses droits. Nous en sommes à cette limite, puisque personne ne pourra admettre qu’un petit voyou sans éducation, sans envergure, armé de la seule impunité qu’on lui assure au sommet de l’Etat, mette le feu sur une assemblée d’hommes qui ne faisaient qu’exercer un droit que leur garantit la Constitution de leur pays. Me vient cette confidence que me faisait une jeune étudiante du Pds en France, qui me disait la honte qui l’habite quand ses dirigeants font penser que dans le Pds, il n’existe que des verrues de la trempe de Massaly. Il est impossible, disons le tout de suite, que l’acte ignoble qui vient d’être commis reste impuni. On me dit qu’il a épousé la sœur de l’épouse de Madické Niang, petite-fille d’un grand marabout. Cela ne garantit à ce canidé aucune immunité. Si le président de la République l’accepte, il portera sur lui l’entière responsabilité de la vague de violence qui menace de déferler sur le pays. Quand vous en venez à la certitude que votre gouvernement ne vous défend plus, ne vous venge plus, vous avez le droit de vous défendre et de vous venger par tous les moyens. C’est un droit inaliénable.
On critique souvent le Pds, parfois trop facilement, en ignorant la responsabilité personnelle d’Abdoulaye Wade dans ce qui nous arrive. Quand il accepte la promotion de Farba Senghor, qui appelle à l’émeute dès sa désignation comme coordonnateur du Pds, le président de la République récompense l’impunité. Il n’ignorait pas qu’en donnant sa protection à tous les criminels qui se réclament de lui, il installait le pays dans une ambiance d’impunité aux conséquences désastreuses. Il suffit de « travailler pour la réélection du président » pour se faire pardonner tous ses crimes. Depuis qu’il a échappé aux enquêteurs de la police, Massaly répète cette phrase bêtifiante comme un ventriloque. C’est tout ce qu’enseigne l’école du wadisme. Qu’il est la seule invariable, tout le reste est variable. Nous avons légiféré sur l’incapacité d’un président à gouverner, mais les législateurs devraient se pencher sur le cas de ceux qui se rendent indignes de gouverner. Le minimum que devait assurer le président de la République, c’est que l’exercice des droits fondamentaux soit garanti à tous de façon équitable. Le même jour où ce drame a failli se produire, les partisans de son fils se sont réunis en toute liberté à Diourbel, s’en prenant aux responsables du Pds, allant jusqu’à exiger que les ministres qui ne soutiennent pas son fils soient démis de leur fonction. En le disant, ils désignent du doigt Aminata Tall et Souleymane Ndéné Ndiaye. A Ziguinchor, une horde de conseillers réclame déjà la tête du maire, devenu un « infidèle » depuis qu’il a pris ses distances d’avec la nébuleuse « GC ». A Dakar, Pape Diop est l’objet de tous les chantages. Le président de la République voudrait son poste pour celui que désignera son fils pour préparer des élections qu’il sera assuré de gagner. S’il refuse, la sanction sera celle qui a frappé Mbaye Jacques Diop : la dissolution. Mais le président du Sénat doit se battre pour l’honneur. La vague de réprobation qui a accompagné les vilénies de Mamadou Massaly me donne l’espoir qu’il y a encore dans le Pds quelque chose de patriotique et de républicain. Ceux qui, de l’intérieur, résistent à cette volonté du père d’installer son fils par tous les moyens font preuve d’un patriotisme qu’il faudrait saluer. La nouvelle lettre ajoutée à l’acronyme de leur parti, sans que l’on change la moindre virgule à ses statuts, est un moyen sournois de le livrer à Karim Wade. Viviane Wade préfère à la tête du « Pds elle » celui qu’elle dit être son « tout ».
Abdoulaye Wade s’apitoie sur le sort du peuple haïtien, alors qu’il devrait tirer les leçons du duvaliérisme qu’il tente de nous imposer. Si ce pays ne dispose d’aucune logistique pour faire face à son propre drame, c’est parce qu’un illuminé du nom de François Duvalier y a imposé un régime de terreur avec ses « tontons macoutes », avant d’imposer à sa tête son propre fils, « bébé doc ». 29 ans de règne d’un père et de son fils ont transformé le carrefour intellectuel de la diaspora noire en un  territoire abandonné. La ressemblance entre les deux régimes est troublante : les mêmes extravagances, les mêmes rouages de la corruption, la même oreille attentive pour les flatteries des courtisans. A cette différence près, les Duvaliers faisaient preuve d’un peu plus de pudeur dans le vol.
Si les Haïtiens savaient que celui qui leur offre une terre d’asile est la parfaite réincarnation de « Papa Doc », ils s’en méfieraient. Convoquer le Parlement pour demander que le territoire haïtien soit évacué est d’un ridicule bien consommé. Depuis qu’il a fait cette déclaration reprise par de nombreux journaux, nous sommes devenus, nous autres sénégalais qui bombions le torse dans le monde entier, l’objet de toutes les moqueries. Au lieu de le calmer, son nouveau conseiller religieux, tout droit sorti de ses méditations transcendantales, fonce la tête baissée : « S’ils acceptent, nous leur donnerons une région. » On se croirait dans un asile de fous. Mais qui sait. Peut-être que parmi les milliers de criminels échappés des bagnes de Port-au-Prince, quelques uns accepteront cette main tendue.
SJD

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