Ces enfants nés avec une souris dans la main

La « génération Internet » sait se balader sur la Toile, mais pas toujours s’y repérer. Là comme ailleurs, les enfants qui s’en sortent le mieux sont ceux qui vivent dans des milieux culturellement favorisés

La « génération Internet », adepte des nouvelles technologies, reste encore noyée dans  le trop plein d’informations diffusées sur la Toile (AFP/FIFE).

Elle s’appelle Clémentine, elle a 20 mois et elle est du genre plutôt éveillée pour son âge. Cette fillette, toute mignonne, est en passe de devenir une petite star d’Internet. Depuis quelques semaines, une vidéo la mettant en scène en train d’utiliser un iPad, la nouvelle tablette numérique d’Apple, circule sur la Toile.

Elle a été réalisée par le père de Clémentine, qui travaille pour un site d’informations spécialisées, Cnet France. Certains estimeront peut-être que ce film est une belle vitrine promotionnelle pour l’iPad. D’autres ne manqueront pas de s’extasier devant la facilité déconcertante avec laquelle cette petite blondinette manie l’outil numérique.

« Génération Y »

Clémentine ne le sait pas encore, mais elle est une digital native, une « native du numérique ». Cette expression a été inventée par Marc Prensky, un spécialiste américain des nouvelles technologies.

« Il voulait ainsi désigner toute cette génération qui est née avec le numérique, en opposition avec les digital immigrants (“migrants numériques”), c’est-à-dire tous ceux, plus âgés, qui ont dû faire face à l’arrivée des nouvelles technologies dans leur vie », explique Julien Pouget, consultant en management et ressources humaines, qui anime un blog sur la « génération Y », autre expression utilisée pour désigner les enfants nés quasiment avec une souris dans la main.

Toutes les études le prouvent : les jeunes sont aujourd’hui très largement immergés dans les nouvelles technologies. En 2009, on estimait que 94 % des 12-17 ans étaient équipés d’un ordinateur à domicile avec, pour 84 % d’entre eux, une connexion Internet. Par ailleurs, 83 % des adolescents disposaient d’un téléphone mobile et 65 % d’un lecteur MP3.

Selon le rapport Réussir l’école du numérique du député UMP (Yvelines) Jean-Michel Fourgous, 53 % des adolescents se disent auteurs d’un blog ou d’un site. « Aujourd’hui, les jeunes font leurs devoirs devant la télévision, en “chattant” sur MSN entre deux envois de sms, l’iPod collé aux oreilles ».

« Plongée sans retenue dans les jeux vidéos, la jeune génération alterne entre les mondes réel et virtuel avec une dextérité et une attirance envers les mondes fantastiques inconcevables aux yeux de leurs aînés », écrit le député, dans ce rapport rendu public en février.

Une nouvelle relation au savoir

Confrontés à ces jeunes « branchés » quasiment en permanence, de plus en plus de parents ou d’enseignants s’interrogent : cet usage intensif des nouvelles technologies modifie-t-il les modes d’apprentissage traditionnels et la relation au savoir ?

Pour Jean-Michel Fourgous, l’arrivée des technologies de l’information et de la communication (TIC) a, de fait, profondément modifié la société. « L’école n’est plus le lieu unique d’apprentissage et de formation qu’elle était autrefois. L’enseignant n’est plus seul détenteur du savoir. Son autorité est sans cesse remise en cause et l’enseignement unidirectionnel, hiérarchisé et autoritaire, de plus en plus remis en question », écrit le parlementaire.

Un constat partagé par Julien Pouget. « J’interviens régulièrement en tant que consultant auprès de professeurs ou de responsables de ressources humaines, explique-t-il. Et ils constatent que ces jeunes ont un rapport différent à l’enseignement ou à la hiérarchie. Ils sont en général habitués à utiliser plusieurs médias en même temps ou à passer de l’un à l’autre de façon instantanée, mais en restant toujours aux commandes de leur apprentissage.

Et ils ont un peu de mal avec le modèle classique “descendant” du professeur à l’élève. Quand ils arrivent dans le monde du travail, ils ont aussi parfois du mal avec le système très pyramidal de la hiérarchie, car ils sont plutôt inscrits dans une logique de réseaux sociaux “peer to peer”, avec des rapports sur un modèle plus horizontal. »

« Une connaissance assez superficielle »

Quand on creuse un peu la question, on se rend compte aussi que ces natifs du numérique ne sont, au final, pas si à l’aise que cela avec les nouvelles technologies. « Ils ont une manipulation très facile de tous les outils, mais, bien souvent, ils n’en ont qu’une connaissance assez superficielle. Ils utilisent ce qui les intéresse (sms, chat, blogs..), mais n’ont pas toujours la capacité de décrypter l’immense masse d’informations qu’ils reçoivent sur le Net », estime Philippe Rajon, responsable de l’Observatoire des ressources multimédia en éducation (Orme) à l’académie d’Aix-Marseille.

« Ils connaissent très bien YouTube ou Facebook, mais sont souvent bien en peine pour utiliser correctement Wikipédia », observe pour sa part François Taddei, directeur de recherches à l’Institut national de la santé et la recherche médicale (Inserm), auteur d’un rapport sur L’Éducation au XXIe siècle pour l’OCDE.

Par ailleurs, selon Jean-Michel Fourgous, ces jeunes, bien qu’ayant grandi avec le numérique, n’ont « quasiment aucune connaissance des devoirs éthiques qu’impose Internet ».

En fait, l’irruption des nouvelles technologiques n’a pas véritablement aboli les inégalités socioculturelles dans la maîtrise du savoir. « Plusieurs études ont montré que les enfants ayant accès aux nouvelles technologies réussissaient en général mieux que les autres, souligne François Taddei. Mais cet effet est particulièrement marqué chez les enfants vivant dans des milieux culturellement favorisés.

Ceux qui s’en sortent le mieux sont les enfants qui ont un bagage familial leur permettant de se repérer sur le Web et d’y développer un esprit critique. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir ce soutien familial peuvent facilement se noyer sur la Toile… »

Le rôle de l’école et des enseignants

Face à ce risque d’une « fracture numérique », l’école a évidement un rôle crucial à jouer. Depuis quelques années, diverses initiatives ont été lancées, en général au niveau local ou régional, pour équiper les établissements scolaires.

Mais la France est loin d’être à la pointe dans ce domaine. Selon le rapport Fourgous, elle compte 12,5 ordinateurs pour 100 élèves, très loin derrière le Danemark (25 ordinateurs pour 100 élèves en primaire et 50 dans le secondaire) ou le Royaume-Uni (17 ordinateurs pour 100 élèves dans les écoles et 33 dans les établissements secondaires).

La France se situe au neuvième rang en Europe pour l’équipement des lycées et au septième pour celui des collèges. « Le problème est qu’en France, quand on lance une opération pour équiper des établissements avec des ordinateurs ou des tablettes numériques, on ne fait pas toujours les efforts nécessaires sur la pédagogie, souligne François Taddei.

Il est primordial pourtant que les enseignants modifient leurs pratiques. Car, plus que jamais, on a besoin d’eux pour faire la place au doute, au questionnement et à l’esprit critique des élèves, afin de mieux accompagner les élèves dans l’utilisation des nouvelles technologies. »

Pour François Taddei, ce virage ne doit pas être raté. « Dès aujourd’hui, au Danemark, les élèves ont le droit d’avoir accès à l’Internet le jour de l’examen. Un peu comme, en France, on a droit aux calculettes. Les enseignants danois disent qu’aujourd’hui le Web est accessible en permanence dans la vie sociale ou professionnelle. Et qu’il n’y a pas de raison qu’un examen scolaire soit le seul moment où on soit privé du Web », explique ce chercheur.

Pour lui, pas de doute : à l’avenir, « la maîtrise des nouvelles technologies sera un gage de réussite absolument incontournable ».

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