CHILI • Des héros sont nés

Quelques uns des 33 mineurs bloqués au fond du puits, Copiapo, 26 août 2010.

© AFP

Quelques uns des 33 mineurs bloqués au fond du puits, Copiapo, 26 août 2010.

Une poignée de mineurs, piégés depuis le 5 août suite à l’éboulement de la mine de San José, chantent l’hymne national à pleins poumons lors de leur premier contact radiotéléphonique avec le monde extérieur. On peut supposer qu’ils l’entonnent en sanglotant, comme il ne viendrait à l’idée de personne de le faire aujourd’hui : ce sont des habitudes d’un autre âge. Une poignée de mineurs armés d’une foi aveugle, d’un courage et d’une force de caractère capables de vaincre les pires difficultés, nous ont donné une leçon que nous n’avons pas le droit d’oublier. Bien entendu, ceux qui voient les choses par le petit bout de la lorgnette ne manquent pas : le Président [Sebastian Piñera] y a-t-il gagné en terme d’image ? Le ministre a-t-il été à la hauteur [le ministre des Mines Laurence Golborne] ? L’opposition en ressort-elle affaiblie ? Ceux-là se perdent dans des détails et passent à côté de l’essentiel, à savoir que ces mineurs sont trop grands pour eux. Et pour nous tous aussi, d’une certaine façon. Car ils nous ont montré, sans crier gare et sans anesthésie, qu’il existait un Chili profond, qui ne répond pas aux schémas classiques.

Il suffit de lire la lettre du mineur Mario Gómez. Là-bas, sous terre, pas de progressistes, de libéraux ou de conservateurs. Dans la mine, il n’y a ni vanités médiatiques, ni réseaux sociaux, ni ambitions politiques. Rien de tout cela, si ce n’est le noir, le silence, la faim et la soif. Et un groupe de gens prêts à lutter pour leur survie avec un réel sens de la transcendance. Là-bas, on a découvert ce qu’Orwell appelait la décence ordinaire, qui n’est rien d’autre que la pratique de certaines vertus par des individus lambda : une question qu’on a souvent tendance à négliger.

D’où notre étonnement, comme s’il nous était impossible de croire qu’il existe encore des compatriotes de cette envergure, de cette étoffe. Comme chacun sait, les sociétés démocratiques ne croient guère aux héros. Nous avons donc du mal à accepter qu’il puisse encore y en avoir : de simples mortels, qui, soumis à une épreuve qui terrasserait quiconque, s’en sortent triomphants. C’est pourquoi les mots nous manquent pour décrire ce qui se passe. Nous en avons tellement abusé qu’aujourd’hui, jaloux, les mots nous tournent le dos. Et nous voilà interloqués face à cette évidence : nombre de nos discussions et de nos préoccupations sont un peu frivoles. Elles passent à côté de cet aspect essentiel du réel qu’est la modeste particularité de chaque être humain, pour reprendre la formule de l’écrivain russe Vassili Grossman, un autre héros oublié.

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier la dimension politique du problème. Or, même de ce point de vue-là, cet événement remet en cause bien des mythes. Car il est évident que cette fois, le gouvernement doit sa victoire à un ministre (soutenu par le Président) qui s’est montré capable de prendre des décisions sans sortir sa calculette, en parlant vrai. Si certains d’entre nous doutaient de ceux qui nous gouvernent, force est de reconnaître que ce responsable politique a eu un comportement exemplaire.

Cet événement devrait également nous apprendre à aborder le débat entre le marché et l’Etat de façon moins manichéenne. Car la taille du secteur public et celle du secteur privé importent peu : ce qui compte, c’est de comprendre qu’un système qui ne respecte pas la dignité humaine ne vaut pas un sou. De même, le marché ne peut être l’arbitre ultime ni l’Etat présenter tant de dysfonctionnements. Quoi qu’il en soit, il convient d’ouvrir grand ses oreilles : nous devons être prêts à assimiler toutes les leçons. Même quand cela fait mal.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :