Al-Qaïda irréductible au Sahel

Le gouvernement espagnol aurait versé 4 millions d’euros pour obtenir la libération des otages catalans détenus par Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Une politique qui pourrait s’avérer catastrophique à long terme. Elle illustre l’impuissance de l’Occident face au terrorisme.

Image des otages espagnols Albert Vilalta et Roque Pascual diffusée le 12 mars 2010.

© AFP

Image des otages espagnols Albert Vilalta et Roque Pascual diffusée le 12 mars 2010.

Quelque dix années après le début de ce qu’on appelle la « guerre contre le terrorisme », celui-ci n’est pas vaincu. Il a au contraire remporté suffisamment de victoires pour continuer d’agir pendant dix années encore, voire davantage. Cela ne se limite pas à l’aspect militaire. Plus insidieusement, il a également changé les mentalités de ceux qui se battent contre lui. Considérant que la fin justifie les moyens, ils admettent désormais des méthodes qui étaient auparavant taboues. La mort de civils par exemple est devenue chose courante, justifiée par la difficulté de déterminer avec précision les positions des terroristes et par l’insuffisance des services du renseignement. De même, les sociétés de sécurité privées ont été investies d’un rôle considérable, permettant à des centaines de gens de devenir des tueurs professionnels qui, contrairement aux soldats réguliers, ne sont pas tenus par les lois de la guerre ou conventions internationales et bénéficient donc d’une large immunité.

Partout dans le monde, les gouvernements peuvent prendre prétexte d’assurer l’ordre public pour écraser l’ensemble de leurs citoyens par des restrictions des libertés. Leurs mouvements sont guettés par des caméras de surveillance, leurs déplacements strictement contrôlés et leurs correspondances consciencieusement enregistrées. Récemment, la libération des otages espagnols Roque Pascual et Albert Vilalta [le 23 août] a fourni une illustration édifiante du renversement des valeurs. Elle avait été présentée comme une grande victoire pour l’Espagne et le gouvernement s’en était vanté devant la presse. En France, certains s’en sont servis pour critiquer Nicolas Sarkozy d’avoir fait le choix de la force dans le cas de Michel Germaneau et d’avoir lancé une intervention militaire qui avait conduit à l’exécution de l’otage français [le 25 juillet]. Ainsi, le fait de négocier avec les terroristes et de leur verser une rançon – estimée à 4 millions d’euros par El Mundo – n’est plus seulement considéré comme normal, mais comme souhaitable. Une telle politique encouragera fatalement d’autres enlèvements et permettra aux groupes qui en ont fait leur métier de se développer, puisqu’ils en tirent des profits dont leurs membres n’auraient pas osé imaginer dans leurs rêves les plus fous.

Il est vrai que la décision du président français était intervenue dans des circonstances particulières. En effet, il devait faire face à une chute de popularité à la suite des soupçons de corruption pesant sur l’un de ses ministres [affaire Woerth]. Certains ont donc eu l’impression que le choix de l’intervention militaire avait été fait dans l’espoir de détourner l’attention. En cas de succès, cela aurait peut-être permis de remonter la pente. Sauf qu’une décision d’une telle importance ne peut se prendre uniquement en fonction de calculs de politique intérieure. Les Français sont conscients qu’ils constituent la principale cible dans la région du Sahara et que les premiers concernés par une extension des prises d’otages seraient leurs propres ressortissants. Nul doute que l’échec de l’opération militaire française sera lourd de conséquences, tout autant que le succès de l’opération – financière – espagnole. A moins que tous les acteurs concernés ne mettent le sujet sur la table et en discutent sérieusement afin de parvenir à une coordination de leurs politiques respectives, la région verra l’ouverture d’un nouveau front et la situation deviendra difficilement contrôlable.

Les Américains et les Français essaient depuis des années de pousser dans ce sens, mais sans que les résultats soient à la hauteur de leurs espérances. Cela s’explique d’une part par le manque d’habileté dont les puissances occidentales ont fait preuve jusqu’à présent dans le développement d’une stratégie. D’autre part, les pays concernés entretiennent trop d’antagonismes pour coordonner leurs politiques sécuritaires. L’Algérie, par exemple, considère qu’elle est habilitée à jouer le rôle de principal partenaire des puissances occidentales dans ce domaine, en faisant valoir que les groupes terroristes agissant au Sahara sont l’extension des réseaux terroristes algériens dont le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika est parvenu à venir à bout, du moins en partie. Sauf que les voisins ne sont pas prêts à lui céder le rôle de gendarme du Sahara, ni de lui permettre de jouer cette carte pour renforcer ses relations militaires et policières avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Par ailleurs, la traque des groupes terroristes peut nécessiter d’une part de franchir des frontières, d’autre part de taire certaines informations sensibles. Ainsi, à défaut d’une coopération véritable et d’une instance bien précise pour mener les opérations, les efforts ne peuvent que rester disparates et inefficaces.

Le plus grand danger serait que le rayon d’action de ces groupes s’étende vers les villes proches du Sahara. La misère qui y règne pourrait pousser certains de leurs habitants à les rejoindre, à leur apporter du soutien ou à leur donner des informations pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leurs convictions idéologiques.

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