L’invasion américaine n’a pas eu lieu

Dans les manuels d’histoire irakiens, on évite tout sujet qui fâche. On évoque à peine le régime de Saddam Hussein, les effets de la présence américaine ou encore les conflits religieux.

Le 9 avril 2003, la statue du président Saddam Hussein a été déboulonnée par l'armée américaine, le jour de la prise de Bagdad.

© AFP

Le 9 avril 2003, la statue du président Saddam Hussein a été déboulonnée par l’armée américaine, le jour de la prise de Bagdad.

Alors que la violence religieuse est à son comble, May Abul Wahab n’a pas le droit d’enseigner à ses élèves quoi que ce soit ayant trait à l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis ou au régime de Saddam Hussein renversé par ces derniers. Selon Mme Wahab, proviseure d’un lycée de Bagdad, “aucun de ces faits n’a officiellement eu lieu”. Toutefois, comme la plupart des Irakiens, elle n’est pas pressée de voir Saddam Hussein apparaître dans les livres d’histoire. Au cours des trois décennies et plus durant lesquelles Saddam Hussein était au pouvoir, l’éducation – et tout particulièrement l’Histoire – a été un outil d’endoctrinement pour inculquer aux jeunes la doctrine du parti Baas et un moyen de promouvoir le culte de la personnalité. Après sept ans de guerre, la tâche de rétablir la vérité historique dans l’enseignement se heurte aux manœuvres politiques et à la peur qu’elle ne tourne en querelles religieuses, lesquelles s’achèvent souvent par un bain de sang en Irak.

“Nous essayons d’éviter les sujets sensibles”, explique Khazi Mutlaq, chargé de remanier les programmes scolaires. “Prenez les événements qui ont eu lieu en 2003, l’invasion américaine. Certains Irakiens appellent cette dernière ‘opération liberté’. D’autres la voient comme une occupation. C’est pour ça qu’elle n’apparaît pas dans les programmes.” Le gouvernement irakien a entrepris en 2008 une refonte du programme scolaire, qui ne sera pas achevée avant 2012.

“Le problème tient aussi au schisme religieux”, indique Mohammed al-Jawahri, directeur adjoint au ministère de l’Education. “Chaque branche de l’islam essaie d’escamoter ce qu’elle n’approuve pas. Prenez la prière. Les chiites la font les mains tendues, tournées vers le bas. Les Sunnites quant à eux croisent les bras. Dites-moi alors quel style enseigner.” La réponse la plus évidente – les deux – n’est pas facile à concevoir dans un pays qui a longtemps été déchiré par des conflits religieux. “La société irakienne n’a pas connu d’éducation qui mette en avant la diversité d’opinions”, poursuit Mohammed al-Jawahri.

La chute de Saddam Hussein est brièvement évoquée dans un récent manuel d’histoire destiné aux lycéens. On y parle seulement de l’“ancien régime” ou du “dictateur”. La répression politique, l’agitation et le mécontentement du peuple irakien avant le coup d’Etat baasiste de 1958 y sont comparés aux réactions de l’opinion publique face aux crimes de Saddam Hussein. L’invasion américaine n’apparaît quant à elle nulle part. Quand un élève pose des questions sur la guerre, certains professeurs s’empressent de changer de sujet. D’autres y voient cependant l’occasion d’entamer des débats, même s’ils s’éloignent ainsi de la ligne de conduite qu’on leur a dictée.

“On a parfois besoin d’en parler”, commente Wasan Mahmud, professeur à Al Ahrar, une école secondaire pour filles à Bagdad. “Quand je parle de l’invasion américaine, je la qualifie d’occupation, pas de libération”. Hutham Hussein, qui enseigne l’histoire de l’Europe contemporaine, ajoute que, “lorsqu’il y a une discussion sur la colonisation, je prends pour exemple l’invasion américaine. On parle bien des colonisations française et britannique. Pourquoi ne mentionnerait-on pas celle venue d’Amérique ?”.

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